Histoire

La montagne Sainte-Geneviève : la colline où Paris a appris à lire

Cinquante collèges, une université née dans la rue, un jubé unique et une sainte qui a arrêté Attila. Tout cela tient sur une colline de soixante mètres.

On l'appelle une montagne ; elle culmine à soixante et un mètres. Mais c'est sur cette bosse de la rive gauche que l'Université de Paris est née au XIIᵉ siècle, et que le quartier a pris le nom de la langue qu'on y parlait. Voici de quoi lire les rues.

Geneviève, et pourquoi la colline porte son nom

En 451, les Huns d'Attila marchent sur Paris. La population veut fuir. Une jeune femme de Nanterre, Geneviève, convainc les Parisiens de rester et de prier. Attila contourne la ville et se dirige vers Orléans. Paris est sauvé, et Geneviève devient sa patronne.

Elle est enterrée sur cette colline, dans une basilique que Clovis fait construire et où il sera lui-même inhumé. L'abbaye Sainte-Geneviève se développe autour du tombeau pendant treize siècles, attirant pèlerins, écoles et bâtisseurs. Elle est démolie après la Révolution. Il n'en reste que le clocher, la tour Clovis, qu'on aperçoit depuis la rue Clovis par-dessus le mur du lycée Henri-IV, construit dans les anciens bâtiments abbatiaux.

Une université née d'une grève

Au XIIᵉ siècle, les écoles cathédrales de Notre-Dame deviennent trop étroites et trop surveillées. Des maîtres passent sur la rive gauche, où ils enseignent librement, en plein air ou dans des salles louées, rue du Fouarre — ainsi nommée parce que les étudiants s'asseyaient sur la paille, le feurre.

Vers 1200, ces maîtres se constituent en corporation. C'est l'universitas magistrorum et scholarium, la communauté des maîtres et des étudiants. L'Université de Paris n'a pas de campus et n'en aura pas avant des siècles : c'est une organisation, pas un lieu. Elle obtient du roi puis du pape des privilèges, dont celui d'échapper à la justice ordinaire, et le droit de faire grève. Elle en usera abondamment.

On y enseigne en latin, d'où le nom du quartier. Les étudiants viennent de toute l'Europe et se regroupent en « nations » : France, Picardie, Normandie, Angleterre-Allemagne.

Les collèges : là où l'on dormait

Les étudiants sont pauvres et la ville est chère. Dès le XIIIᵉ siècle, des fondations charitables ouvrent des maisons pour les loger et les nourrir : les collèges. Attention au contresens : on n'y enseignait pas, du moins au début. C'étaient des internats.

Il y en aura plus de cinquante sur la colline. En 1253, le chapelain de Saint Louis, Robert de Sorbon, en fonde un pour seize théologiens pauvres. Son nom restera. En 1394, Pierre Fortet, chanoine de Notre-Dame, en fonde un autre rue Valette, dont il reste une tour.

La Révolution les supprime tous. Leurs bâtiments sont vendus, démolis, reconvertis en lycées. Mais les noms sont restés dans les rues : rue des Carmes, rue de Lanneau, rue Valette. Et quelques fragments subsistent dans des cours privées, visibles d'une porte cochère un instant ouverte.

La Sorbonne telle qu'on la voit

Le collège de Robert de Sorbon devient au fil des siècles la faculté de théologie, puis le symbole de l'Université tout entière. Richelieu, qui en est le proviseur, le fait reconstruire au XVIIᵉ siècle et y fait élever une chapelle par Jacques Lemercier, où il est enterré sous un tombeau de Girardon. C'est la seule partie ancienne encore debout.

Le reste date de la Troisième République. Entre 1885 et 1901, l'architecte Henri-Paul Nénot rase et rebâtit l'ensemble dans un style néo-Renaissance, autour du grand amphithéâtre et de sa fresque de Puvis de Chavannes, Le Bois sacré. C'est cette Sorbonne-là, massive et solennelle, que l'on photographie place de la Sorbonne.

La place, avec ses tilleuls, sa fontaine et ses terrasses, est l'un des meilleurs endroits du quartier pour s'asseoir. L'intérieur ne se visite que lors des Journées du patrimoine ou de visites guidées organisées.

Saint-Étienne-du-Mont, le trésor du quartier

Juste derrière le Panthéon, une façade étrange, qui superpose un fronton classique, une rosace gothique et un clocher de guingois. Le bâtiment a été construit entre 1492 et 1626, et il porte la trace de chaque décennie.

À l'intérieur se trouve ce que Paris a de plus rare : le dernier jubé de la ville. Un jubé est une tribune de pierre qui, au Moyen Âge, séparait le chœur réservé au clergé de la nef où se tenaient les fidèles. On les a presque tous détruits aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles pour « dégager la vue ». Celui-ci, sculpté vers 1530, a survécu. Il franchit la nef d'une seule arche surbaissée, avec deux escaliers en spirale aux balustrades ajourées comme de la dentelle. Il est spectaculaire, et il est gratuit.

L'église abrite aussi la châsse de sainte Geneviève, qui reçoit encore des pèlerins, et les tombes de Blaise Pascal et de Jean Racine, signalées par des plaques dans le sol près du chœur.

Les amateurs de cinéma reconnaîtront l'escalier de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, le long du flanc de l'église : c'est là que, dans Minuit à Paris, une Peugeot de 1920 vient chercher le héros à minuit.

Un parcours d'une heure

À faire à pied, en partant du bas.

  1. Place Maubert, ancien lieu d'enseignement en plein air, aujourd'hui marché trois matins par semaine.
  2. Rue de Lanneau et rue Jean-de-Beauvais, deux des rues les plus médiévales du quartier, avec la chapelle du collège de Beauvais.
  3. Rue Valette, qui monte vers le Panthéon ; au 21, la cour du collège de Fortet et sa tour.
  4. Place du Panthéon, la bibliothèque Sainte-Geneviève, la tour Clovis.
  5. Saint-Étienne-du-Mont et son jubé.
  6. Rue Descartes puis place de la Contrescarpe, où le quartier redevient un village.

Questions fréquentes

Peut-on visiter la Sorbonne ?

Pas librement. L'accès se fait lors des Journées européennes du patrimoine ou par des visites guidées organisées. La place de la Sorbonne et la façade, elles, sont accessibles en permanence.

Qu'est-ce qu'un jubé ?

Une tribune de pierre qui séparait le chœur du clergé de la nef des fidèles, et depuis laquelle on lisait l'Évangile. Celui de Saint-Étienne-du-Mont, vers 1530, est le seul conservé à Paris.

Pourquoi dit-on Quartier latin ?

Parce que l'enseignement universitaire s'y donnait en latin, et que les étudiants le parlaient entre eux dans la rue, jusqu'à la Révolution.

Où est enterrée sainte Geneviève ?

Sa châsse est à Saint-Étienne-du-Mont. Son tombeau d'origine se trouvait dans l'abbaye voisine, détruite après la Révolution ; ses reliques ont été brûlées en 1793, seule une partie a été sauvée.

Reste-t-il des collèges médiévaux visibles ?

Peu de choses : la tour du collège de Fortet rue Valette, la chapelle du collège de Beauvais rue Jean-de-Beauvais, et quelques pans de murs dans des cours privées.

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