Le quartier est calme aujourd'hui. Il est difficile d'imaginer, en remontant la rue Gay-Lussac au printemps, que cette rue a été, une nuit, le centre d'un soulèvement qui a failli faire tomber un gouvernement. Voici ce qui s'y est passé, sans mythologie.
Comment on en arrive là
L'université française de 1968 n'a pas été conçue pour le nombre d'étudiants qu'elle accueille. Les effectifs ont triplé en dix ans. Les amphithéâtres débordent, les règlements datent d'avant-guerre, et à Nanterre, campus neuf construit au milieu d'un bidonville, l'agitation commence dès mars autour de revendications d'abord très concrètes.
Le 2 mai, Nanterre ferme. Le 3 mai, les étudiants se replient sur la Sorbonne. Le recteur appelle la police dans la cour de l'université, ce qui ne s'était pas vu depuis des siècles : l'Université avait obtenu au Moyen Âge le privilège d'échapper à la juridiction ordinaire, et l'usage avait survécu au privilège. L'évacuation et les arrestations choquent bien au-delà des étudiants.
La Sorbonne est fermée. Les manifestations se succèdent toute la semaine, de plus en plus denses.
La nuit du 10 au 11 mai
Le vendredi 10 mai au soir, une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes se heurte aux barrages de police sur la rive gauche. Faute de pouvoir passer, elle reflue dans le quartier et s'y installe.
Vers 21 heures, les premières barricades se montent rue Le Goff, puis rue Gay-Lussac, rue Saint-Jacques, rue d'Ulm, rue Claude-Bernard. On déchausse les pavés, on renverse des voitures, on abat des arbres. Il y en aura une soixantaine. Des habitants descendent de l'eau, du vinaigre contre les gaz, ouvrent leurs portes aux manifestants poursuivis. Des journalistes de radio commentent en direct toute la nuit, ce qui est nouveau.
L'assaut est donné vers deux heures du matin et dure jusqu'à l'aube. Des centaines de blessés des deux côtés, des centaines d'arrestations, des voitures brûlées. Au petit matin, la rue Gay-Lussac n'a plus un pavé.
Le lundi 13 mai, les syndicats appellent à la grève générale. Le pays s'arrête pendant trois semaines.
Les pavés, et ce qui leur est arrivé
Le pavé est devenu l'emblème du mois, au point qu'on a inventé pour l'occasion un slogan resté célèbre sur la plage qu'il y aurait en dessous. La réalité est plus prosaïque : sous les pavés il y a du sable de pose, qui est ce qui les rend si faciles à arracher.
La Ville en a tiré la leçon. Dans les années qui suivent, beaucoup de rues du Quartier latin sont recouvertes d'enrobé, précisément pour qu'on ne puisse plus les démonter. C'est pourquoi la rue Gay-Lussac, rue emblématique de la nuit des barricades, est aujourd'hui goudronnée, tandis que des ruelles moins exposées ont gardé leur pavage.
Quand vous marchez sur des pavés dans le 5ᵉ, vous êtes donc souvent dans une rue qui n'a pas compté cette nuit-là.
Lire le quartier aujourd'hui
Il n'y a pas de musée de Mai 68, et presque pas de plaques. Mais le terrain se lit.
- La rue Gay-Lussac, entre le Luxembourg et la rue Claude-Bernard : une rue en pente, étroite, bordée d'immeubles hauts. Un canyon. On comprend immédiatement pourquoi elle a été choisie, et pourquoi elle a été difficile à reprendre.
- La place de la Sorbonne, point de départ et de ralliement de toutes les manifestations du mois.
- La rue d'Ulm et l'École normale supérieure, d'où sont sortis beaucoup des textes et des affiches.
- Le théâtre de l'Odéon, à la limite du 6ᵉ, occupé du 15 mai au 14 juin et transformé en tribune permanente.
Ce que ça a laissé
Politiquement, l'issue est paradoxale : les élections de juin 1968 donnent au gouvernement la plus large majorité de l'histoire de la Ve République. Le mouvement est battu sur le terrain où il croyait gagner.
Mais l'université française est réformée dès l'automne, la Sorbonne est éclatée en plusieurs universités, et une série de transformations sociales s'enclenche sur une décennie. Le quartier, lui, change aussi : la dispersion des facultés vers Jussieu, Censier et la périphérie vide progressivement le 5ᵉ de ses étudiants. Les loyers font le reste.
Le Quartier latin d'aujourd'hui est un quartier d'étude qui a largement cessé d'être un quartier d'étudiants. C'est l'une des conséquences lointaines de ce printemps-là, et la moins souvent citée.
Questions fréquentes
Quand a eu lieu la nuit des barricades ?
Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 mai 1968, principalement rue Gay-Lussac et dans les rues adjacentes du 5ᵉ arrondissement.
Pourquoi la Sorbonne a-t-elle été fermée ?
Le 3 mai 1968, après l'entrée de la police dans la cour de l'université à la demande du recteur, une première depuis des siècles. L'évacuation a déclenché une semaine de manifestations.
Reste-t-il des traces visibles de Mai 68 dans le quartier ?
Très peu. Beaucoup de rues ont été goudronnées après 1968 pour empêcher le dépavage. Le relief et le gabarit des rues, eux, n'ont pas changé.
Que voulait dire « sous les pavés, la plage » ?
C'est un slogan du mois, jouant sur le sable de pose que l'on découvre en arrachant les pavés. Il est devenu l'image la plus durable de la période.
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