Histoire

La Bièvre, la rivière que Paris a enterrée

Paris a eu deux rivières. L'une est la Seine. L'autre a fait tourner des moulins, nourri des tanneurs, empoisonné un quartier, et a fini sous le bitume en 1912.

Elle entrait dans Paris par le sud, longeait la butte aux Cailles, traversait le 13ᵉ et rejoignait la Seine à hauteur de la gare d'Austerlitz. Elle a donné son odeur à un quartier, son nom à des rues, et elle a disparu si complètement que la plupart des Parisiens ignorent qu'elle a existé.

Une rivière de campagne

La Bièvre prend sa source dans les Yvelines et coule sur une trentaine de kilomètres avant d'atteindre Paris. Son nom viendrait du castor, bebros en gaulois, qui peuplait ses berges.

Jusqu'au Moyen Âge, c'est une rivière de prés et de moulins, hors les murs. Les abbayes y installent des moulins à blé. L'eau est claire, on y pêche.

Puis arrivent les métiers de l'eau. Les tanneurs, les mégissiers, les blanchisseurs, les teinturiers s'installent sur ses rives, parce qu'ils ont besoin d'un courant pour rincer et évacuer. Au XVᵉ siècle, ils sont déjà nombreux. Au XVIIᵉ, la manufacture des Gobelins, qui teint les laines des tapisseries royales, s'installe sur ses bords et y déverse ses bains de couleur.

L'égout à ciel ouvert

Le tannage utilise de la chaux, du tan, des excréments animaux et beaucoup d'eau. La teinture utilise des mordants métalliques. Tout repart dans la rivière.

Au XIXᵉ siècle, la Bièvre est devenue un cloaque. Les descriptions de l'époque sont unanimes et peu plaisantes : une eau noire, épaisse, qui change de couleur selon ce que les Gobelins ont teint ce jour-là, et une odeur qui porte loin. Le quartier environnant, entre la rue Mouffetard et la Butte-aux-Cailles, est l'un des plus pauvres et des plus insalubres de Paris.

C'est de là que vient, selon une étymologie répandue, le nom de la rue Mouffetard : de mouffette, puanteur. L'explication est discutée, mais elle colle si bien au lieu qu'elle a survécu à tous les démentis.

Les épidémies de choléra de 1832 et 1849 frappent durement ces rues. La Bièvre est désignée comme coupable.

Le recouvrement

Le comblement se fait par tronçons à partir des années 1860, et l'opération s'achève en 1912 : la Bièvre parisienne est intégralement couverte et versée au réseau d'assainissement. Elle ne rejoint plus la Seine à l'air libre ; elle y arrive par l'égout.

Les écrivains protestent, Huysmans en tête, qui lui consacre un texte où il la décrit comme une mendiante qu'on cache. Mais l'hygiène publique l'emporte, et il est difficile de leur donner tort : le quartier a cessé de mourir du choléra.

Le quartier change de visage en une génération. Les tanneries ferment ou partent, les ruelles sont percées, des immeubles remplacent les ateliers. Il ne reste que des noms de rues et des courbes inexplicables dans le plan.

Suivre son tracé aujourd'hui

C'est une promenade pour qui aime lire une ville. La rivière a disparu, mais le relief et le parcellaire se souviennent d'elle.

  • La rue de Bièvre, dans le 5ᵉ, entre la place Maubert et le quai : elle conduisait à l'un des anciens bras.
  • La rue Croulebarbe et le square René-Le-Gall, dans le 13ᵉ : le square occupe une ancienne île de la Bièvre, et son dénivelé est celui de la vallée.
  • La rue des Gobelins et la manufacture, toujours en activité, qui se visite.
  • Le passage Moret et les derniers bâtiments de tannerie subsistants, rue des Cinq-Diamants et alentour.
  • Des clous de bronze et des plaques jalonnent par endroits le tracé au sol, posés par la Ville.

Partout, cherchez les rues qui descendent sans raison apparente : c'est la vallée.

Un possible retour

Depuis les années 2000, des tronçons ont été rouverts en amont, dans l'Essonne et le Val-de-Marne, où la rivière coule de nouveau à l'air libre sur plusieurs kilomètres. La qualité de l'eau s'est nettement améliorée.

Dans Paris même, l'idée revient régulièrement. Elle se heurte à une difficulté simple : la rivière est aujourd'hui un collecteur d'égout intégré au réseau, et sous le lit ancien il y a un siècle de métro, de parkings et de réseaux. Rouvrir la Bièvre dans Paris ne consiste pas à soulever un couvercle.

Des aménagements partiels ont néanmoins vu le jour dans le 13ᵉ, où un filet d'eau a été remis au jour dans un square. C'est peu, et c'est déjà quelque chose.

Questions fréquentes

Où coulait la Bièvre à Paris ?

Elle entrait par le sud du 13ᵉ arrondissement, longeait la Butte-aux-Cailles et le quartier des Gobelins, puis rejoignait la Seine près de l'actuelle gare d'Austerlitz.

Pourquoi la Bièvre a-t-elle été enterrée ?

Pour des raisons sanitaires. Les rejets des tanneries, mégisseries et teintureries en avaient fait un égout à ciel ouvert, mis en cause lors des épidémies de choléra du XIXᵉ siècle. Le recouvrement s'est achevé en 1912.

La Bièvre coule-t-elle encore ?

Oui, en amont de Paris, où plusieurs tronçons ont été rouverts à l'air libre depuis les années 2000. Dans Paris, elle est intégrée au réseau d'assainissement.

Peut-on voir la Bièvre quelque part dans Paris ?

Pas la rivière elle-même. On en suit le tracé par les noms de rues, le relief, quelques marquages au sol et un filet d'eau réaménagé dans le 13ᵉ.

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